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Numérique et innovation

Jean-Luc Moudenc : « L’emploi du numérique doit avant tout se faire au profit de la justice sociale »

20/07/2019

Retrouvez l'interview donnée par le président de France urbaine au Mag des Territoires Numériques.

Monsieur le Président, comment agissez-vous concrètement au sein de France urbaine pour rendre davantage nos communes plus numériques ?

 

En tant qu’association d’élus, France urbaine sensibilise les pouvoirs publics (Etat, Parlement, institutions, associations, etc.) sur une pluralité d’enjeux qui touchent de près ou de loin l’échelon local. Cette sensibilisation s’applique également au sein même de notre structure, avec la constitution de commissions et de groupes de travail thématiques qui favorisent le dialogue, l’échange de bonnes pratiques.
Nous avons également la chance de composer avec Les Interconnectés, association créée en 2009 par l’AMGVF (ex France urbaine) et l’AdCF afin de favoriser la diffusion de la pratique numérique et des usages innovants. La constitution de groupes de travail dédiés ainsi que l’institution de rencontres dans les territoires (« L’IntercoTOUR ») concourent à l’acculturation progressive des collectivités en matière de numérique.

 

Notre méthode consiste à dire que le « plus numérique » n’est pas une fin en soi. Il est plus judicieux de poser la question du « mieux numérique » : comment les nouvelles technologies de l’information et de la communication contribuent à l’amélioration des services publics et de la relation aux citoyens.


Pouvez-vous nous préciser les actions que vous souhaitez impulser ou mettre en œuvre pour rendre le numérique plus inclusif dans les territoires de France ?
 

La médiation numérique répond à l’impératif d’égal accès au service public. Pour accompagner les 13 millions de Français qui maitrisent peu ou mal l’outil numérique, nous sommes mobilisés depuis maintenant deux ans avec l’Agence du numérique, avec laquelle nous avons composé une stratégie d’inclusion numérique d’ensemble. Si des expérimentations sont en cours, il s’agit de laisser le choix aux territoires de constituer leur propre écosystème de médiation numérique, intégrant une diversité d’acteurs à l’instar des Maisons de services aux publics (MSAP), des structures sociales (Pôle Emploi, Emmaüs Connect...), etc. L’un des enjeux est également d’assurer la formation des accompagnateurs, des « aidants », des personnes pour qui l’acculturation au numérique n’est pas le cœur de métier ; je pense aux agents des mairies ou des bibliothèques, vers qui les citoyens se dirigent en priorité.

 
Cette mobilisation des élus locaux pour lutter contre la fracture numérique va de pair avec la confiance du citoyen pour l’institution locale. Porter à connaissance des citoyens les dispositifs et les différentes modalités d’accompagnement sera un enjeu capital.
Selon notre dernière enquête « Les Français sont-ils numériques ? », 7/10 Français déclarent manquer de compétences pour affronter le tout numérique. Que leur dire pour les rassurer ?
 

La contestation sociale qui va bon train depuis plusieurs mois se nourrit d’un fort sentiment d’abandon, de déclassement, d’inégal accès aux services publics. Le numérique, appréhendé avec méfiance, peut pourtant générer du liant, faciliter certaines démarches, apporter de la clarté. L’emploi du numérique doit avant tout se faire au profit de la justice sociale.
Encore une fois, le « tout numérique » que vous citez rejoint l’observation faite sur le « plus numérique » : il n’est pas une fin en soi. Même si les démarches administratives devraient être entièrement dématérialisées à l’horizon 2022, je rejoins le Défenseur des Droits Jacques Toubon, qui a récemment alerté les pouvoirs publics sur le renforcement des inégalités d’accès aux services publics que cela pouvait générer si l’accompagnement et le suivi n’étaient pas à la hauteur.

 

Avez-vous des prochains projets que vous allez mettre en place pour l'année 2019 ?

 

L’agenda politique et l’action publique locale se prévalent de projets numériques en pleine effervescence. L’un d’eux, la cybersécurité, constitue un enjeu capital pour garantir la souveraineté des données et leur protection, nous y travaillons avec l’Inspection générale de l’administration (IGA). L’apport du numérique dans les politiques publiques est sujet à réflexions permanentes. Les grandes villes sont les territoires qui expérimentent des projets en lien avec les enjeux de réchauffement climatique, de mutation des transports et de la mobilité, de préservation de l’accès aux soins et aux services publics, de promotion du vivre-ensemble, etc., c’est pourquoi nous porterons à connaissance ces prochains mois, par le biais de fiches de valorisation, les différentes illustrations menées en matière d’innovation sociale. Je crois également que nous aurions tort de ne pas focaliser nos efforts sur l’Intelligence artificielle, qui peut également contribuer à l’amélioration de certaines politiques, notamment la santé.

 
Un institut interdisciplinaire d’intelligence artificielle va bientôt voir le jour à Toulouse, permettant au monde universitaire et scientifique, entreprises et collectivités d’orienter leurs recherches au profit du bien public.

Quels seraient vos conseils pour aider une collectivité dans une démarche de smart city ? Et selon vous, quel serait le point de départ d’une telle démarche ?

Plusieurs prérequis sont nécessaires pour mettre en place une démarche smart city, au premier chef la mise en place d’une stratégie globale qui prenne en compte les caractéristiques et les besoins du territoire. La transversalité est également un critère primordial : la ville intelligente doit intégrer une gouvernance intelligente, dont la réflexion est concertée. D’ailleurs, la ville est intelligente si elle part des usages et des besoins des habitants : c’est l’analyse des fonctions humaines pour concevoir les fonctions urbaines.
Je tiens enfin à rappeler que la smart city n’est pas uniquement l’apanage des centres urbains, puisque les politiques de vivre-ensemble, de santé, de transition énergétique ou encore d’inclusion numérique sont raisonnées de manière systémique, impactant aussi bien le péri- urbain que le rural. Il est d’ailleurs nécessaire de rechercher et favoriser la mutualisation, par le biais de dispositifs comme le « mécénat de compétences », qui permet à des collectivités de petites tailles de disposer de l’ingénierie et de ressources humaines de plus grandes collectivités. Ce dispositif illustre bien l’alliance des territoires pour laquelle plaident les élus de France urbaine.

 

Ce magazine est un trimestriel destiné aux décideurs politiques locaux de France. Quel message souhaitez-vous leur faire passer ?

 

Il est essentiel que les élus locaux prennent à bras le corps les enjeux du numérique dans les territoires. Les derniers jalons législatifs, à l’instar de la loi Lemaire de 2016 sur l’ouverture des données, ou plus récemment le Règlement général sur la protection des données (RGPD), vont dans le sens des politiques publiques numériques : un accès libre et ciblé des données, sans que cela ne remette en cause la vie privée des habitants. Cet alliage ouverture/protection de la donnée doit être renforcé par une définition nationale et universelle de ce que l’on appelle la « donnée d’intérêt général ».